La théorie du carreau cassé — une explication statistique mise en avant pour établir un lien direct de cause à effet entre le taux de criminalité et le nombre croissant de fenêtres brisées à la suite d’une seule fenêtre brisée que l’on omet de réparer —, présentée dans le numéro de mars 1982 du magazine The Atlantic, stipulait que le maintien de l’ordre pouvait réduire l’incidence des crimes graves. Cette théorie demeure toujours aussi controversée 35 ans plus tard, même si Malcolm Gladwell s’en est largement servi dans son livre « The Tipping Point » pour expliquer les phénomènes qui atteignent un point de bascule en société.

James Q. Wilson, professeur à l’Université Harvard, et George L. Kelling, professeur de justice pénale à l’Université Rutgers, ont écrit : « Prenons l’exemple d’un immeuble où quelques fenêtres sont brisées. Si les fenêtres ne sont pas réparées, les vandales auront tendance à briser quelques fenêtres de plus. Éventuellement, ils pourront même entrer par effraction dans le bâtiment, et s’il est inoccupé, devenir des squatters ou allumer des feux à l’intérieur. » En d’autres termes, le désordre, à savoir un carreau cassé, a mené à un crime grave. Partant de là, Wilson et Kelling ont alors proposé une théorie révolutionnaire : si les fenêtres d’origine étaient réparées, l’escalade des crimes qui s’en est suivi ne serait pas survenue.

Kelling est décédé le 15 mai 2019, Wilson, en 2012. Leur théorie, célébrée par certains, dont l’ancien maire de New York, Rudy Giuliani, et le chef de la police de New York, William Bratton, l’ont utlisé comme le moteur d’une réduction historique de la criminalité à New York dans les années 1990. Elle a également été remise en question par de nombreux sociologues et criminologues, et associée à des pratiques policières controversées comme le programme « stop-and-frisk » — pratique consistant à détenir temporairement, interroger et parfois fouiller des civils dans la rue à la recherche d’armes et d’autres produits de contrebande — de New York. Pendant des années, Kelling a participé au débat que son travail avait suscité, clarifiant son raisonnement et celui de Wilson et critiquant certaines des façons dont d’autres l’avaient appliqué. Il va sans dire que le débat, même avec le décès des deux initiateurs de la théorie, continuera sans eux.

En 2015, dans un article intitulé An Author’s Brief History of an Idea, Kelling a précisé sa pensée : « Bien que nous croyions que la police devait faire quelque chose contre le désordre, écrivait-il, à l’époque, nous n’étions pas certains de ce qui nous préoccupait, car nous étions préoccupés par les questions de justice, d’équité et de racisme limités par l’état de la pensée policière de l’époque. Nous savions que l’histoire du maintien de l’ordre en Amérique était truffée d’abus envers les communautés afro-américaines, […] y compris les arrestations et les condamnations d’hommes noirs pour des crimes mineurs en vertu du Black Codes. Nous savions que notre théorie susciterait probablement la controverse et pourrait mener à des accusations de profilage racial, ou pire. »

De là, comment s’assurer que les policiers ne deviennent pas les agents du sectarisme de quartier ? En fait, Kelling et Wilson n’étaient « pas convaincus qu’il y ait une réponse satisfaisante, si ce n’est pour espérer que, par leur sélection, leur formation et leur supervision, les policiers auraient une idée claire de la limite extérieure de leur pouvoir discrétionnaire. »

Malgré la longue histoire d’abus de pouvoir de la part des forces de l’ordre américaines et les dangers de répétition, Kelling et WIlson croyaient que les policiers ne devraient pas seulement être des « combattants du crime », mais qu’ils devraient aussi raviver leur rôle historique de maintien de l’ordre et de prévention du crime. Kelling et Wilson soulignaient : « Nous devons revenir à notre vision, longtemps abandonnée, selon laquelle la police doit protéger les communautés aussi bien que les individus. » Et avec cette formation et cette supervision, ainsi que ce sens clair des limites, les deux auteurs croyaient que les agents de police pouvaient être de précieux partenaires communautaires dans les efforts visant à maintenir l’ordre et à prévenir le crime.

Pour Kelling, cette idée du carreau cassé est née du temps passé avec des citoyens dans certaines zones difficiles des villes américaines, alors qu’il était consultant pour la National Police Foundation au début des années 1970. Bien qu’entouré de crimes plus graves, écrivait-il, les résidents défavorisés citaient souvent des problèmes mineurs comme les graffitis ou les jeunes qui buvaient de l’alccol dans les parcs, parmi leurs plus grandes préoccupations lorsqu’on leur posait la question. Même au milieu des accusations selon lesquelles le maintien de l’ordre par le biais de vitres brisées aurait dérapé de nos jours, la demande d’ordre reste élevée dans les communautés minoritaires et pauvres.

Kelling a soutenu que sa théorie et celle de Wilson avaient été largement mal comprise par ses critiques et ses partisans, et mal appliquée par les forces de l’ordre. En fait, Kelling et WIlson n’ont jamais considéré leur théorie comme un programme d’arrestations massives, car, en réalité, peu de gens vont en prison pour les délits mineurs que la théorie soulignait. D’ailleurs, un rapport publié en 2013 par le Brennan Center for Justice a en fait conclu que sa mise en œuvre avait réduit l’incarcération dans l’État de New York.

Pour Kelling, beaucoup d’erreurs et d’abus ont été commis au nom de la théorie du carreau cassé. Même s’il croyait toujours que l’idée avait du mérite et que, si elle était mise en œuvre correctement, elle pourrait aider à rendre les collectivités plus sûres, il n’en reste pas moins que, trente-cinq ans après la publication de l’article original, son héritage demeure un sujet de débat actif, un sujet que Kelling, malgré ses efforts, n’a jamais pu régler entièrement.

Texte adapté de The ‘Broken Windows’ Debate Survives Its Creators