La diminution des précipitations augmente le risque d’incendies de forêt, qui dégagent encore plus de dioxyde de carbone. Le réchauffement de l’Arctique pourrait déclencher le dégagement de méthane congelé depuis longtemps, qui réchaufferait la planète encore plus vite que le carbone. Une boucle de rétroaction climatique moins connue, cependant, se trouve probablement à quelques pas du fauteuil de votre salon : le climatiseur. L’utilisation de cet appareil énergivore entraîne des émissions qui contribuent à la hausse des températures mondiales, ce qui signifie que nous utilisons tous davantage la climatisation, ce qui produit plus d’émissions et de réchauffement.

Et s’il était possible de modifier les climatiseurs afin qu’ils puissent extraire le dioxyde de carbone de l’atmosphère à la place ? Selon un nouvel article paru dans Nature Communications, la chose serait faisable. En utilisant la technologie actuellement en développement, les climatiseurs dans les gratte-ciel et même dans nos maisons pourraient être transformés en appareils qui non seulement captent le CO2, mais qui transforment celui-ci en carburant pour alimenter des véhicules qui sont difficiles à électrifier, comme les cargos. Le concept, appelé crowd oil, est encore théorique et fait face à de nombreux défis. Malgré la mouvance hygiéniste qui a gagné presque toute la planète, il se pourrait bien que le pétrole ait sa place dans la lutte contre le changement climatique. Ce cas particulier démontre que, parfois, trop souscrire à un dogmatisme exagéré en matière d’environnement peut nous conduire à mettre de côté des solutions transitoires intéressantes.

Le problème avec les climatiseurs n’est pas seulement qu’ils consomment beaucoup d’énergie, mais qu’ils émettent aussi beaucoup de chaleur. En fait, leur utilisation exacerbe l’effet d’îlot de chaleur des villes — beaucoup de béton absorbe beaucoup de chaleur qu’une ville libère bien après le coucher du soleil.

Pour moderniser un climatiseur afin de capter le CO2 et de le transformer en carburant, il faudrait procéder à une révision en profondeur de ses composants. Tout d’abord, il faudrait incorporer un filtre qui absorberait le CO2 et l’eau de l’air. Il faudrait également y inclure un électrolyseur pour dépouiller la molécule d’oxygène de H2O pour obtenir le H2, qu’il serait ensuite possible de transformé en CO2 pour obtenir des combustibles hydrocarbonés.

Théoriquement, partout où il y a un climatiseur, existerait la possibilité de fabriquer du carburant synthétique. Toutefois, pour que ce processus soit neutre en carbone, tous les climatiseurs surchauffés devraient être alimentés par des énergies renouvelables, car la combustion du carburant synthétique produirait également des émissions. Pour résoudre ce problème, il est proposé de transformer des bâtiments entiers en panneaux solaires, en les plaçant non seulement sur les toits, mais aussi en recouvrant potentiellement les façades et les fenêtres de panneaux ultra-minces et largement transparents.

Verdir la ville un arbre à la fois
Objectif zéro-déchet

L’extension de la technologie à de nombreux bâtiments et villes pose encore plus de défis. Parmi eux, comment stocker et collecter tout ce combustible accumulé ? L’idée est que les camions rassemblent et transportent les matières jusqu’à une installation, ou que, dans certains cas où la production serait beaucoup plus importante, de construire des pipelines. Cela signifie à la fois la modernisation d’un grand nombre d’unités de climatisation (dont le coût n’est pas encore clair, puisque la technologie n’est pas encore finalisée) et la mise en place d’une infrastructure pour transporter ce combustible vers l’industrie.

En fait, les hydrocarbures neutres en carbone provenant de l’électricité peuvent aider à résoudre deux de nos plus grands défis énergétiques : la gestion des énergies renouvelables intermittentes et la décarbonisation des parties difficiles à électrifier des transports et de l’industrie. Ce qui est préoccupant, c’est que les technologies à émissions négatives, comme celles sur lesquelles travaille le génie du carbone, et les approches à émissions neutres, comme cette nouvelle approche, détournent l’attention de l’objectif le plus important de la lutte contre les changements climatiques : réduire les émissions, et rapidement. Certains diront que tout l’argent et tout le temps disponible doivent être consacrés au développement de technologies qui permettront à toute industrie ou à tout véhicule de devenir carboneutre ou même carbone négatif.

Ce climatiseur carboneutre n’est pas censé être un remède universel au changement climatique. Après tout, pour qu’il soit vraiment neutre en carbone, il faudrait qu’il fonctionne entièrement à l’énergie renouvelable. L’un des attraits potentiels de ce scénario de capture du carbone est qu’il tente de régler un problème commun auquel sont confrontés les systèmes de climatisation, à savoir que quelqu’un doit payer pour celle-ci. Autrement dit, une entreprise qui capture et enferme son CO2 n’a rien à vendre. Les unités de climatisation qui transforment le CO2 en carburant, cependant, seraient théoriquement accompagnées d’une source de revenus.

Entre-temps, les gens continuent de faire fonctionner leurs climatiseurs énergivores. Pour les populations sensibles comme les personnes âgées, l’accès à la climatisation pendant les vagues de chaleur est une question de vie ou de mort. Par exemple, la vague de chaleur paralysante qui a frappé l’Europe en août 2003 a tué plus de 35 000 personnes, et ce genre d’événements devient de plus en plus fréquent et intense à mesure que la planète se réchauffe dans son ensemble. Un pays désertique comme l’Arabie saoudite consacre d’ailleurs 70 % de son électricité à l’alimentation en courant alternatif ; dans un avenir proche, beaucoup d’autres pays devront imiter l’Arabie saoudite. Donc non, les climatiseurs à capture de carbone ne sauveront pas le monde à eux seuls. Mais ils pourraient jouer un rôle précieux comme source d’énergie renouvelable intermittente pendant que les chercheurs cherchent des moyens d’amener certaines industries et certains véhicules à adopter des comportements écologiques.

Plus encore, comme nous l’avons démontré dans le numéro « Électrification des transports » (Défis urbains, vol. 1, n° 1), nous assistons présentement à un changement de paradigme majeur qui obligera les villes et les gouvernements à investir massivement dans de nouvelles infrastructures pour soutenir un développement à l’aune des propositions de la mouvance environnementaliste.

Source : Nature Communicatios