Malgré le buzz autour du transport actif et des pistes cyclables, la possession d’une voiture chez les jeunes Américains ressemble beaucoup à celle des Américains plus âgés.

Les milléniaux, si célèbres pour avoir changé bien des comportements, étaient prêts à porter le coup fatal à la dépendance automobile des États-Unis. Ils étaient censés remettre à plus tard l’obtention d’un permis de conduire, choisir Lyft et Uber plutôt que les prêts automobiles, et s’installer en ville plutôt qu’en banlieue, en utilisant les transports en commun et les pistes cyclables plutôt que la voiture privée traditionnelle. Ils étaient censés faire des choix plus écologiques que leurs parents qui consomment beaucoup d’essence.

Mais la recherche fondée sur des années de données plutôt que sur des tendances et des anecdotes brosse un tableau différent de la façon dont cette génération a choisit de se déplacer, par rapport à ses prédécesseurs.

Un document de travail publié le 26 mars 2019, par le National Bureau of Economic Research, en tenant compte de facteurs comme le mariage et le fait de vivre en ville, permet de constater que les Américains nés entre 1980 et 1984 sont tout aussi susceptibles de posséder une voiture que la cohorte de leurs parents. De plus, lorsque les habitudes de conduite sont mesurées en termes de véhicules-kilomètres parcourus, certains milléniaux sont vraiment les pires.

Les auteurs Christopher Knittel, professeur d’économie appliquée et directeur du Center for Energy and Environmental Policy du MIT, et Elizabeth Murphy, aujourd’hui chef de projet chez Genser Energy et ancienne assistante diplômée au MIT, ont consulté les données de cinq éditions de la National Household Transportation Survey du Département Américain des Transports, ainsi que les données démographiques correspondantes du Census Bureau et de l’American Community Survey.

Ensemble, ces sources ont permis de saisir les habitudes de transport, la géographie, les tranches d’âge générationnelles et les modes de vie qui peuvent influencer les choix de transport d’une personne, comme le mariage et les enfants.

Ils ont ensuite catégorisé des ensembles de données individuelles et au niveau des ménages par génération, les clés étant les baby-boomers (définis comme les années de naissance 1946-1964), la génération X (1965-1979) et les milléniaux (1980-1984 où seulement l’échelon supérieur a été choisi afin que les mêmes étapes de la vie puissent être comparées entre les générations). À l’aide d’une technique d’analyse de régression, ils ont testé combien de véhicules par ménage chaque ensemble générationnel avait tendance à acheter, et combien de véhicules-kilomètres ils avaient parcourus au cours d’une année donnée. Toutes ces variables liées à l’étape de la vie, aux préférences et aux circonstances, ont encore une fois été contrôlées dans le but de déterminer si les milléniaux différaient vraiment des autres générations dans leur relation aux voitures.

Leurs conclusions ? Si vous ne contrôlez aucun de ces facteurs externes ou internes, la sagesse populaire dit vrai : les milléniaux possèdent environ 0,4 véhicule de moins par ménage que la moyenne des baby-boomers à la même étape de la vie, selon les auteurs. Sur la seule base de l’identité générationnelle, les jeunes semblent moins intéressés par les voitures.

Verdir la ville un arbre à la fois
Objectif zéro-déchet

Mais l’histoire change une fois du moment où l’on superpose d’autres facteurs. Si l’on tient compte de l’ensemble des 13 variables confusionnelles, la « préférence milléniale » pour moins de voitures disparaît pour l’essentiel. Les choix de vie et la géographie étant les facteurs les plus décisifs, les milléniaux sont plus susceptibles de vivre en milieu urbain, sont moins susceptibles de se marier avant l’âge de 35 ans, et ont en fait des familles légèrement plus nombreuses que les générations précédentes — des choix qui produisent un résultat net d’une légère réduction des véhicules par ménage (moins de 1 %), selon l’étude.

En effectuant les mêmes tests pour voir comment les véhicules-kilomètres parcourus annuellement s’accumulent d’une génération à l’autre, les auteurs constatent une tendance similaire, à savoir une comparaison non contrôlée suggère que les milléniaux voyagent moins que leurs prédécesseurs au même âge. Mais lorsqu’on tient compte de facteurs comme le niveau de scolarité, l’état matrimonial, le nombre d’enfants et le fait qu’ils se soient installés ou non dans une ville, il s’avère que les milléniaux se déplacent un peu plus que les baby-boomers.

En résumé, s’il y a eu un changement dans la façon dont les jeunes Américains se sentent par rapport aux voitures personnelles, cette étude suggère que ce changement est insignifiant.

Comme toutes les études, en particulier les études non encore publiées, comme celle-ci, il y a des limites et des mises en garde. Les plus jeunes milléniaux (ceux nés après 1984) pourraient encore provoquer la révolution sans voiture qu’on nous a promise. Cette cohorte n’est pas incluse dans l’étude des deux chercheurs, parce qu’elle n’est pas encore assez âgée pour être comparée adéquatement aux autres générations. De plus, cette analyse est axée sur les États-Unis ; elle ne dit rien sur la façon dont les choix de transport dans d’autres pays ayant des stratifications socioéconomiques et des attentes générationnelles différentes ont pu changer. Et ce n’est aussi qu’une seule étude — le nombre d’économistes qui se demandent si les milléniaux préfèrent vraiment les villes aux banlieues pourrait probablement remplir une salle de bal.

Mais l’histoire sur la façon dont les milléniaux détesteraient les voitures n’a jamais été aussi claire. Au fur et à mesure que l’économie s’est raffermie dans les années qui ont suivi la récession, les premiers trous dans le récit sont apparus ; au fur et à mesure que les jeunes vieillissaient et devenaient plus sûrs financièrement, ils ont été attirés, comme tant d’Américains avant eux, vers le siège du conducteur. Avec les prix de l’essence plus bas et une croissance soutenue des banlieues, les arguments économiques en faveur de la conduite automobile sont demeurés obstinément solides dans la plupart des endroits aux États-Unis. Il semble bien que le passage de cette génération à la phase suivante de la vie des consommateurs ait été simplement retardé, et non annulé, grâce aux forces économiques.

En fait, aucune génération n’est un bloc monolithique : la géographie et le revenu jouent également un rôle majeur dans la mesure dans laquelle les milléniaux conduisent les uns par rapport aux autres. Selon une autre analyse de la National Household Travel Survey by the State Smart Transportation Initiative, les personnes à revenu plus élevé conduisent moins de kilomètres par an que leurs homologues à faible revenu, et ce, probablement en raison de leur capacité de vivre dans des villes plus chères, où elles sont plus proches du travail et où d’autres modes de transport sont disponibles.

Verdir la ville un arbre à la fois
Objectif zéro-déchet

Dans l’ensemble, les milléniaux semblent rattraper rapidement leurs aînés lorsqu’il s’agit de conduire, ce qui est problématique pour les décideurs politiques qui tentent de réduire les émissions croissantes des véhicules face au changement climatique. Il est donc probablement temps de cesser d’attendre que les jeunes Américains se débarrassent en masse de l’automobile privée, alors même que les scooters, les vélos et autres véhicules de transport reliés par téléphone intelligent font leur apparition dans la rue. Même si les sondages suggèrent que cette génération est plus soucieuse de l’environnement que ses prédécesseurs et qu’elle a une préférence pour les produits écologiques, il n’en reste pas moins, selon les auteurs, que les milléniaux « fonctionnent sous les mêmes contraintes que les générations précédente », c’est-à-dire avec des villes éloignées, un manque de service de transport en commun, de longs trajets domicile-travail et une attente sociale générale que la voiture est le moyen le plus efficace pour se rendre d’un point A à point B. Tant que ces facteurs ne changeront pas, il sera difficile pour cette génération de passer à autre chose que la voiture individuelle.

© Textes : Laura Bliss + Larissa Bedgood
© Photo entête, V12 Data