Qu’il s’agisse de voitures, de camions de livraison, de vélos ou de trottinettes, tous veulent accaparer un bout de trottoir. Comment les villes intelligentes peuvent-elles cartographier et gérer cette précieuse ressource ?

Aussi curieux que la chose puisse paraître, le trottoir est devenu un point chaud. Ce n’est plus seulement un endroit pour les voitures garées sur son côté et les mégots de cigarettes, mais bien celui où les trottinettes et les vélos électriques se rassemblent, où les livreurs déposent les colis d’Amazon, où les voitures d’Uber et de Lyft ramassent leurs clients. Éventuellement, c’est peut-être là aussi où des voitures sans conducteur attendront leur cargaison humaine. En conséquence, cet espace de plus en plus contesté est devenu l’objet d’une attention sérieuse de la part de certaines des plus grandes entreprises technologiques.

Le 2 avril 2019, une startup a annoncé une plate-forme en libre accès qui cartographie les points d’intérêt là où le trottoir rencontre la rue. Coord[1], une entreprise dérivée de Sidewalk Labs, un développeur de solutions pour villes intelligentes, a lancé l’application Open Curbs[2], qui permet à quiconque est intéressé à l’utiliser d’épingler l’emplacement des bateaux-pavés pour fauteuils roulants, des bornes d’incendie, des arrêts de bus et autres actifs physiques qui définissent la bordure de la rue sur des cartes numériques.

Le but est de faire en sorte que cet outil aidera les responsables locaux, les entreprises de mobilité et les chercheurs à s’entendre sur l’environnement physique dans lequel ils évoluent tous. Ainsi, les règles peuvent être appliquées de manière équitable et les entreprises peuvent plus facilement s’y conformer. Actuellement, les quartiers de Santa Monica, Denver, Paris, Milan, Los Angeles et San Francisco ont été cartographiés ; d’autres villes, dont San Diego, se joindront sous peu à l’initiative. En fait, l’une des raisons pour lesquelles les villes et les parcs de véhicules s’investissent dans le projet, c’est qu’elles ne disposent pas de cette information.

Open Curbs est l’un de ces nombreux nouveaux produits axés sur les données qui ont vu le jour au cours des derniers mois. Pour gérer la demande grandissante de cette précieuse ressource publique, les organismes de réglementation s’empressent de s’adapter au présent et à l’avenir du transport modulé par téléphone intelligent. De là, de nouvelles startups leur proposent toute une gamme de solutions astucieuses.

La plupart des villes n’ont actuellement pas de cartes numérisées qui leur permettraient de réglementer les usagers des trottoirs en temps réel. Traditionnellement, un service de transport local pouvait faire l’inventaire annuel des caractéristiques des bordures de trottoir à des fins de planification, à partir duquel les chercheurs pouvaient étudier un endroit spécifique pendant toute une journée ou une semaine. Et comme différents services peuvent détenir des renseignements disparates relatifs à cette gestion, il y a là un goulot d’étranglement qui ne permet pas de suivre actuellement les changements qui surviennent au niveau de la rue.

En plus de fournir un catalogue faisant autorité en ce qui concerne les atouts d’une ville, rassembler toutes ces informations pourrait dès lors aider les villes à mesurer le potentiel de génération de revenus de leurs bordures de trottoir — utile pour évaluer comment les villes peuvent transférer leurs revenus de stationnement vers des options plus rentables comme les vélos, les trottinettes, et tous les autres petits véhicules actuellement en vogue.

Une carte dynamique des données à propos des trottoirs peut également être essentielle pour que les villes puissent atteindre d’autres objectifs, comme la conformité des trottoirs ou leur accès équitable à l’ensemble de la population. Populus[3], une société de données de transport basée à San Francisco, dispose d’une plate-forme appelée Mobility Manager, qui permet aux villes d’accéder aux données de stationnement des trottinettes et vélos électriques exploités par des entreprises privées.

L’an dernier, Populus s’est associé au ministère des Transports de Washington D.C. pour voir où les véhicules sans point d’attache se répartissent dans l’ensemble du district[4]. Plus récemment, Populus a recueilli des données de LimePod[5], le nouveau service d’autopartage de la compagnie de trottinettes sans point d’attache Lime, pour valider leur utilisation des stationnements sur rue à Seattle. L’entreprise veut coupler ces données avec d’autres outils plus qualitatifs, comme les enquêtes où l’on interroge les intervenants pour savoir comment le comportement humain affecte l’utilisation de ces nouveaux modes de transport.

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Les services de mobilité privés veulent aussi une partie de cette mine de données. L’Open Curbs de Coord est en ce sens conçu pour fonctionner de concert avec un produit payant que l’entreprise vend aux entreprises de mobilité, l’API Curbs, qui contient les règles et règlements qui régissent l’accès aux trottoirs d’une ville donnée. Par exemple, un chauffeur de taxi d’une entreprise abonnée à l’API peut être averti par téléphone intelligent lorsqu’il est trop longtemps à l’arrêt dans une aire que d’autres types de véhicules peuvent utiliser.

Il n’est donc pas étonnant que les investisseurs en capital-risque, qui ont alimenté le boom des trottinettes sans point d’attache et celui des véhicules sans conducteur, voient des revenus potentiels dans ce nouveau domaine de la transmission de données. À ce titre, il ne faut pas des surprendre si des entreprises comme Populus et Coord aient pu recueillir des millions de dollars au cours des récentes rondes de financement en fonction de la valeur qu’elles pourraient obtenir de ces données liées à la gestion des trottoirs.

Certaines de ces données recueillies par ces nouvelles applications sont sensibles, car elles traquent les usagers, alors que d’autres sont accessibles dans des formats illisibles pour de tierces parties. Afin d’échanger des données sur ce qui se passe sur le trottoir, les entreprises et les villes ont besoin d’un langage commun, et certaines villes l’ont fait en exigeant des entreprises privées qu’elles utilisent les normes de données ouvertes actuelles, semblables à celles du GTFS, qui est le format de données standard pour les systèmes de transport en commun et de vélo en libre-service conçu par Google Maps. Cependant, le Bureau des Transports de la ville de Los Angeles a récemment défini sa propre spécification de données de mobilité afin de créer un langage aussi uniforme que possible destiné aux entreprises privées. La ville dispose d’une API qui se connecte aux logiciels privés des trottinettes pour obtenir des données en temps réel sur les déplacements (elle se connectera également à d’autres types de véhicules en autopartage), ce qui permet à Los Angeles de comprendre où ces véhicules sont répartis dans la ville, permettant ainsi d’ajuster et de faire appliquer les réglementations par les entreprises privées de mobilité directement par le biais de leurs applications.

En fait, ces normes serviront de base pour que les villes puissent éventuellement donner aux nouvelles entreprises de mobilité la permission d’accéder au trottoir[6]. Par exemple, disons que l’utilisateur d’une trottinette sans point d’attache s’apprête à terminer sa course. L’application de l’entreprise pourrait envoyer une demande au système d’exploitation numérique de la ville pour vérifier quel serait l’endroit le plus approprié pour la garer. La ville pourrait également intervenir si elle constate qu’il n’y a pas assez de trottinettes disponibles près des carrefours de transport en commun, ou si les usagers continuent de les laisser dans des endroits peu fréquentés. À ce titre, les autorités municipales de Paris commencent à en avoir ras le bol de toutes ces trottinettes qui encombrent la ville et garées un peu partout.

Toutefois, et malgré toutes ces applications, l’information n’est utile que si elle est présentée clairement. Remix, une startup spécialisée dans les données liées aux déplacements, propose ce qu’elle appelle un outil de Nouvelle Mobilité[7], conçu pour analyser et visualiser les flux de données provenant de tous ces nouveaux modes de transport. Il s’agit d’une couche d’informations supplémentaires en plus des outils déjà existant de gestion des rues et de conception du réseau de bus que Remix offre déjà à plus de 300 villes dans le monde. L’objectif est d’aider les villes à expérimenter des reconfigurations urbaines qui font un usage plus intelligent de l’espace, par exemple en transformant les places de stationnement pour automobiles en corrals pour trottinettes. En fait, de bonnes données peuvent changer complètement la façon dont les villes sont aménagées et comment l’espace est réparti et optimisé. En cette ère de nouvelle mobilité, les rues de l’avenir doivent changer, et le statu quo ne suffit plus.

Par exemple, des plates-formes tierces comme Remix deviennent ainsi des intermédiaires entre les préoccupations concernant la vie privée des utilisateurs[8] et les secrets commerciaux des entreprises, alors que les villes réclament plus de transparence pour atteindre leurs objectifs de mobilité. Toutefois, plusieurs entreprises sont encore mal à l’aise avec le partage de données dans n’importe quel format, à n’importe quelle entité. En février 2019, Jump[9], la filiale d’Uber spécialisée dans le covoiturage sans point d’attache, a repoussé la demande de la ville de Los Angeles en matière de données de localisation à fine granularisation, invoquant des problèmes de sécurité.

L’entreprise a plutôt suggéré d’utiliser la plate-forme ouverte SharedStreets, qui utilise un système de référencement pour agréger les données de déplacement dans la ville sur des cartes partagées auxquelles toutes les entreprises peuvent accéder, plutôt que d’utiliser une collecte de données en temps réel via l’API de Los Angeles. Réguler l’utilisation des trottoirs en temps réel présente non seulement de nouveaux risques pour la vie privée, mais pourrait également nuire à l’idée même de la rue publique.

En fait, certains des nouveaux produits axés sur les données, qui visent à paver la voie aux conflits en bordure du trottoir, soulèvent également de nouveaux conflits sur la protection de la vie privée et la gouvernance de l’espace public. En tentant de combiner les efforts en temps réel et à long terme pour gérer cet espace public, les villes pourraient risquer d’outrepasser leur droit de surveiller ces mêmes espaces et ce qui s’y passe.

On le voit bien, favoriser la mobilité active à travers le filtre des technologies n’est pas simple qu’il y paraît à prime abord.

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[1] https://www.citylab.com/design/2018/11/sidewalk-labs-quayside-toronto-smart-city-google-alphabet/577078/.

[2] https://www.coord.co/post/open-curbs-the-first-open-data-multi-city-platform-to-unlock-curbs.

[3] https://www.populus.ai/solutions/mobility-manager.

[4] https://www.populus.ai/news/measuring-equity-dockless.

[5] https://medium.com/populus-ai/improving-curb-use-with-lime-e7d6fb2ad04f.

[6] https://ladot.lacity.org/what-we-do/about-us/executive-management.

[7] https://www.remix.com/new-mobility.

[8] https://blog.remix.com/how-remix-keeps-mobility-data-secure-b8210fcca720.

[9] https://www.politico.com/states/california/story/2019/03/01/this-is-creepy-in-la-scooters-become-the-next-data-privacy-fight-883121.