Une étude portant sur la gentrification et les inégalités sociales révèle un embourgeoisement extrême dans quelques villes, mais la tendance dominante, en particulier dans les banlieues, met en évidence l’apparition et la concentration de populations à faible revenu.

Lorsque les gens parlent de l’évolution des grandes villes au cours des deux dernières décennies, le mot qui revient inévitablement est gentrification, c’est-à-dire l’afflux de nouveaux arrivants fortunés. Une vague transformatrice de richesse, souvent accompagnée du déplacement des habitants des quartiers défavorisés, s’est emparée de quartiers importants de Washington, D.C., de New York et de San Francisco. Mais dans les métros américains, la gentrification n’est peut-être pas le type de changement urbain dominant. C’est plutôt la concentration de la pauvreté, en particulier dans les banlieues, qui est le type de transformation que connaissent la plupart des Américains.

C’est ce qu’indique le rapport et le projet de cartographie de William Stancil, chercheur à l’Institute of Metropolitan Opportunity de la faculté de droit de l’Université du Minnesota. Ce que Stancil et ses collègues ont créé, c’est une sorte d’atlas à l’échelle nationale, si vous voulez, des changements de quartier au cours des deux dernières décennies. Il permet aux utilisateurs de voir quel type de changement s’est produit sur le terrain, non seulement au niveau du métro, mais au niveau régional.

De nombreuses études antérieures ont exploré la relation complexe entre la gentrification et le déplacement, et les chercheurs se sont montrés sceptiques quant à savoir si la première engendre directement la seconde. Les changements démographiques observés au fil du temps semblent se produire en partie parce que les résidents à faible revenu sont généralement plus précaires et plus susceptibles de déménager. Lorsque les loyers augmentent, ils sont souvent remplacés par des résidents à revenu plus élevé. Les résidents à faible revenu qui finissent par être évincés ont toutefois tendance à déménager dans des régions moins bien loties. Au fil du temps, ces changements complexes et simultanés entraînent un déplacement des frontières économiques, et souvent raciales.

Pour simplifier les choses, Stancil a examiné tous les secteurs de recensement (pas seulement les secteurs à faible revenu que les études antérieures avaient jugés propices à l’embourgeoisement). Il a mesuré s’ils ont gagné ou perdu des résidents à faible revenu et/ou non à faible revenu entre 2000 et 2016 — ici, le faible revenu est défini comme référant aux personnes dont le revenu est inférieur à 200 % du seuil de pauvreté fédéral ; le non faible revenu renvoie à tout le monde.

Quatre catégories de changement de quartier ont donc été créées avec un code de couleur, comme on peut le voir dans la grille ci-dessous : La colonne de gauche présente les deux types d’expansion ou d’embourgeoisement économique, et celle de droite, les deux types de déclin.

Dans l’ensemble de la carte, deux types de changement dominent : les taches oranges révèlent la concentration de la pauvreté, lorsque le nombre et la part des non-résidents à faible revenu ont diminué et que la population des résidents à faible revenu a augmenté. Le bleu représente le déplacement des personnes à faible revenu, lorsque le nombre et la part des résidents autres que les personnes à faible revenu ont augmenté, mais que le nombre et la part des résidents à faible revenu ont diminué. Dans une carte interactive, les utilisateurs peuvent voir comment ces forces ont façonné chaque secteur de recensement aux États-Unis au cours de la dernière décennie.

Ce que révèle cette carte, c’est que le type de changement le plus fréquent intervenu aux États-Unis au cours des deux dernières décennies a été la concentration de la pauvreté, qui touche particulièrement les Américains à faible revenu. En 2016, « il n’y a eu aucune région métropolitaine dans le pays où une personne à faible revenu était plus susceptible de vivre dans un quartier en expansion économique qu’un quartier en déclin économique », peut-on lire dans le rapport.

Il n’est donc pas surprenant que la concentration de la pauvreté ait été la plus grave dans la Rust Belt, dont Détroit (voir la carte ci-dessous), où près de la moitié des résidents vivaient dans des régions où la pauvreté s’est aggravée. Cleveland, Cincinnati et Chicago sont des exemples de villes qui ont connu des changements similaires.

Comme les banlieues sont plus populeuses, la majorité des personnes qui connaissent des changements de quartier, en particulier la concentration de la pauvreté, vivent dans les banlieues. Cela concorde avec les recherches antérieures sur les changements démographiques dans les banlieues, qui sont de plus en plus diversifiées et de moins en moins riches.

Comme le montre le graphique ci-dessus, la concentration de la pauvreté est également un problème urbain. Cependant, les déplacements sont beaucoup plus fréquents dans les villes que dans d’autres types de zones : environ 11 % des citadins vivent dans des zones de déplacement, contre 3 % dans les banlieues. Au total, dans les 50 plus grandes villes métropolitaines, environ 464 000 personnes à faible revenu ont quitté des quartiers gentrifiants depuis 2000.

De plus, ce changement semble extrême dans les villes de Californie et de la côte Est. Les déplacements se produisent au niveau régional à Los Angeles, à la Nouvelle-Orléans et à New York. Toutefois, Washington D.C. est en tête de liste : environ 36 % des habitants de D.C. ont vécu dans des régions qui ont connu des déplacements. Sur la carte ci-dessous, vous pouvez voir clairement ce changement à Shaw, Logan Circle, Columbia Heights et Petworth dans le Nord-Ouest. Alors que les quartiers 7 et 8 ont le plus souvent connu un déclin, vous pouvez voir des traces de déplacement même là. Une autre étude, qui a utilisé une méthodologie différente, a démontré que New York, Los Angeles et Wasnington D.C. sont parmi le nombre limité de villes présentant la gentrification la plus aiguë. En fait, Washington a eu la plus forte proportion d’étendues gentrifiantes, soit 40 %.

Ces changements ne sont pas seulement d’ordre économique ; ce sont aussi des changements d’ordre raciale. Selon le rapport de Stancil, les personnes de couleur étaient beaucoup plus susceptibles de vivre dans des régions en déclin économique : environ 35 % des Noirs résidant dans les 50 premières villes métropolitaines vivaient dans ces zones, contre 9 % qui vivaient dans des zones gentrifiantes. Les résidents blancs étaient plus susceptibles de quitter les régions en déclin (qui ont connu une perte de 22 % chez les résidents blancs) et de se regrouper dans des régions économiquement florissantes (qui ont connu un gain de 44 %).

Des études antérieures ont largement montré que lorsque les personnes à faible revenu quittent le centre-ville, elles arrivent dans les banlieues et aggravent la pauvreté dans les banlieues. La nouveauté avec cette étude, c’est que les cartes ne montrent pas explicitement que la seconde se produit à cause de la première, mais elles montrent les endroits où les deux se produisaient simultanément. Cela dit, cependant, si l’on a le sentiment que la pauvreté s’étend aux banlieues, elle ne quitte surtout pas la ville.

En fait, les autorités municipales pourraient aggraver considérablement les problèmes si elles autorisaient la construction de logements pour les personnes à faible revenu dans une région où la pauvreté est déjà concentrée, ou si elles autorisaient un développement économique dans un endroit qui compte beaucoup de déplacements de gens défavorisés. En conclusion, si pour certains, le changement urbain est l’expression d’un choix, pour d’autres, il est le résultat de contraintes.

© Texte, Tanvi Misra
© Photo entête, Phys.Org